Sciences criminelles cliniques de Philippe Bessoles
Je vais essayer de dégager les grands axes de l’ouvrage Sciences criminelles cliniques de Philippe Bessoles, docteur en psychopathologie clinique et universitaire spécialisé en clinique interculturelle et humanitaire. Il conduit des recherches sur les pathologies traumatiques et les comportements criminels dans le champ de la victimologie et criminologie clinique, interculturelle et humanitaire. II a écrit de nombreux livres sur ces sujets, parmi lesquels, Viol et identité (Mjw, 2008), Le Viol du féminin (Champ social Et Theetete, 2011), Introduction à une géopolitique clinique interculturelle (Mjw, 2011), Crimes contre les cultures (PUG, 2013)… Grand voyageur, il sillonne le monde (Cambodge, Chili, Chine, USA, Sénégal, Cuba, l’île de Pâques, Jordanie, Israël/Palestine, le Mékong…) et signe des carnets de voyage qui invitent à l’évasion et à la réflexion.
Son livre Sciences criminelles cliniques contribue à la recherche clinique actuelle en criminologie. Les sciences criminelles cliniques s’inscrivent dans l’héritage psychiatrique et psychodynamique des études sur le criminel. Rassemblant les données juridiques, sociales, anthropologiques, cultuelles, elles promeuvent les perspectives dynamiques de la sémiologie et des structures psychiques du criminel. Véritable clinique de l’agir ravageur, l’ouvrage aborde les variables individuelles (meurtre), groupales (viol collectif) ou sociétales (génocide). Il appréhende le crime (criminalité), la scène du crime (criminalistique) et le criminel (criminogenèse) dans ces enjeux identitaires et de désubjectivisation. Résumer un tel livre – lui-même une synthèse - dense et ambitieux, quoique concis (125 p.) ou prétendre en saisir tous les apports serait fallacieux. Je vais extraire la substantifique moelle d’un ouvrage riche en référence, et en tirer les enjeux en privilégiant certains aspects au détriment de certains autres.
Le premier axe est consacré à l’apport des sciences criminelles depuis leur origine jusqu’aux recherches actuelles. L’auteur en offrant cette perspective historique s’inscrit dans l’héritage de ses pairs. Par ailleurs, il insiste sur la nécessité d’une réflexion autour de l’expertise clinique: « L’expertise ne repose en rien, à ce jour, sur des connaissances scientifiques suffisamment consensuelles et prouvés en matière de santé mentale »[1]. Cet axe englobe les chapitres suivants : Introduction générale aux sciences criminelles cliniques (I), contexte sociohistorique de la recherche en sciences criminelles cliniques (II), sciences criminelles cliniques expertales (VI), négatif du crime : fausses allégations, mensonges et calomnies (VIII)
Le deuxième axe, le plus conséquent, est centré sur la clinique et la compréhension des agirs criminels et propose « une compréhension psychodynamique du sujet criminel et des logiques conscientes et inconscientes à l’œuvre dans son agir »[2]. Il s’agit de saisir les complexités psychiques et psychopathologiques à la genèse de l’acte criminel. Il s’étaye sur les chapitres suivants : criminologie clinique sexuelle (III), agirs criminels (VII), la récidive criminelle (IX), paradigme théorique psychodynamique en sciences criminelles cliniques (XI) et la criminalité adolescente (XII).
Enfin, le troisième axe est une ouverture sur le monde et la nécessité d’articuler les sciences criminelles aux enjeux de la géopolitique clinique interculturelle. Il s’agit de comprendre la complexité et la dynamique des radicalités violentes. Cela concerne les chapitres Criminalité extrême, individuelle, groupale et sociétale (IV), Criminalité génocidaire, d’éradication et de purification ethnique (V) et les sciences criminelles et la géopolitique (X)
D’abord, Philippe Bessoles dresse le cadre en rappelant les origines des sciences criminelles et s’inscrit ainsi dans une continuité de réflexion. Il évoque les différents travaux en sciences criminelles au carrefour de plusieurs disciplines telles que la biologie, la psychologie, la sociologie, le droit. Il propose un panorama des apports de ses pairs de Lombroso (notion du criminel né) à la recherche récente (Balier, Mijolla-Mellor,Villerbu, Mormont…) , en passant par le travail des différentes écoles (anglaise, belge, française, américaine). C’est à partir du XIXe siècle que la criminologie devient une discipline scientifique à part entière « le terme de criminologie est créé en 1885 par Rafaele Garofalo, juriste et élève de Césarée Lombroso pour désigner une discipline qui a pour objet d’étude les causes du crime, le comportement du criminel, sa personnalité et les psychopathologies liées à l’acte lui-même ».[3] La rencontre entre la psychanalyse et les sciences criminelles a permis de mieux saisir la compréhension du passage à l’acte. Là où la criminologie classique se concentrait sur les faits et la proportionnalité de la peine, la psychanalyse a introduit la subjectivité du criminel. Elle apporte un autre regard sur le crime et son auteur. Les sciences criminelles ne justifient pas le crime mais essaient d’en comprendre les causes, les mécanismes en ne réduisant pas le criminel à son crime. Cette nécessaire rencontre pluridisciplinaire, multifactorielle, et intersubjective permet de cerner la personnalité du criminel mais aussi de proposer des éléments de prévention et d’accompagnement thérapeutique.
L’auteur s’évertue à rappeler les nombreux ratés des expertises judiciaires (par exemple, le procès Outreau…) lesquels entraînent des suites judiciaires et humaines graves. Il déplore que celles-ci constituent le parent pauvre de la recherche en sciences humaines et en sciences criminelles « l’expertise ne repose en rien, à ce jour, sur des connaissances scientifiques suffisamment consensuelles et prouvés en matière de santé mentale »[4]. Il souligne cette contradiction, les sciences expertales n’existent pas et pourtant la justice à un recours croissant aux experts. De plus, face à la violence du monde, au défi migratoire, l’expert devra articuler l’histoire individuelle du sujet à l’histoire collective, au contexte géopolitique ce qui là encore implique de se former.
Autre axe important de ce livre, le sujet de la clinique laquelle analyse et permet de mieux comprendre les logiques conscientes et inconscientes à l’œuvre dans l’agir criminel. Pour ce faire, l’auteur va principalement questionner les violences sexuelles et la clinique des adolescents criminels. Ce dernier n’a de cesse de rappeler que pour comprendre les mécanismes, il ne faut pas réduire le criminel à son seul acte mais au contraire qu’il faut bien séparer le criminel de son crime non pour en atténuer la responsabilité juridique mais pour en saisir la criminogenèse et en prévenir la récidive. Selon l’auteur, le viol n’est pas sexuel même s’il passe par le sexe. Il le définit comme une fonction cannibalique, excrémentielle « la victime est le lieu où se joue ce vidage d’excitabilité tel un lieu d’aisance. Le vécu de souillure, les rites compulsionnels de lavage, l’impression d’être fécalisée des victimes confirment, sur le plan clinique, cet enjeu essentiel du crime sexuel »[5]. L’objectif du viol n’est pas sexuel, il est le meurtre de la femme. De même, contrairement à ce que l’on pourrait croire, « le violeur n’est pas un séducteur. C’est l’inverse la séduction lui fait peur »[6]. Il évite la castration « au travers de son crime sexuel, il échappe aux castrations symboligènes qui construisent le passage entre l’éveil de la sexualité par la mère et son interdit d’accomplissement génitalisé. »[7] La dominante psychopathologique n’est pas sexuelle mais kinétique et sensorielle même si elle concerne le lieu anatomique du sexe (ou ses équivalents). L’acharnement cruel sur le corps des victimes montre que la qualification de sexuel est partielle et trompeuse. La victime semble tenir lieu d’objet calmant au même titre que l’acte criminel d’activité autocalmante. Le crime tient lieu d’un apaisement pulsionnel au travers de l’objet victimaire utilitaire (Racamier) ou comportement apaisant (Bessoles) ou calmant (Ciavaldini, Balier)[8].
L’acte de violer ou de tuer devient impérieux à l’égard de menaces de désintégration. Le crime se fait conduite de « survivance » en réponse à une condition vécue comme déshumanisante. Les conduites autocalmantes, référées à la criminalité sexuelle, ne sont pas du registre psychopathologique de la relation fétichiste ni de la perversion narcissique. Le recours à l’acte rend compte de processus originaires, protégeant le sujet d’une décompensation psychotique. Selon Balier, le recours à l’acte traduit un moyen de survie psychique dans une toute-puissance narcissique pour contrer un sentiment de disparition. C’est donc par l’intermédiaire de la victime, en tant qu’objet de la réalité externe, que le sujet s’extrait de cet état de confusion, et se réassure dans son sentiment d’existence. De même, la répétition criminelle semble fonctionner comme l’apaisement d’une excitabilité non limitée au sexuel et a fortiori au génital. Le crime sexuel permet de contenir les menaces identitaires. Possiblement, commence alors une quête d’objet sans fin.
L’auteur achève son ouvrage sur la criminalité adolescente car le processus adolescent est déjà intrinsèquement violent. En effet, l’adolescence est une quête de l’identité, un moment vulnérable et vacillant face aux remaniements psychiques de cette période de crise pubertaire (Gutton), et d’irruption de la sexualité. C’est précisément à l’adolescence que nous pouvons savoir ce qui a été intériorisé pendant l’enfance. Le jeune délinquant est souvent un sujet dont les étayages de base, essentiels à l’intériorisation d’un objet interne fiable, à la construction d’un objet psychique, sont défaillants. Période sensible et critique où peuvent émerger les troubles psychiques et les maladies mentales.
Alors de quoi le recours à l’acte criminel est-il le nom ? Selon Bessoles « les défaillances du pare-excitation, l’accordage maternel et les enveloppements psychiques primaires constituent le triptyque pathogène de la criminalité »[9]. Le jeune fragilisé, mal porté, mal contenu est incapable de symboliser sa souffrance et de faire face aux heurts pulsionnels inhérents à son âge. Il ne peut faire face aux débordements paroxystiques qui l’assaillent. Les traumatismes précoces irreprésentables s’expriment par un agir comme s’il fallait donner forme à une absence de représentation. Le recours à l’acte s’appuie sur le modèle du viol. Il comprend une série de processus primaires et originaires visant à éviter une décompensation.
L’auteur relève une diversité de théorisations relatives à ce recours à l’agir, j’en sélectionne quelques-unes : une modalité défensive contre la crainte de l’effondrement issue d’une agonie originelle (Winnicott), une tentative d’individuation (Bessoles), de dégagement de la passivité en son contraire (Gutton). Il peut aussi s’interpréter comme une tentative de juguler les angoisses de passivation qui renvoie à l’enfant soumis à l’emprise maternelle (Green) ou un dégagement d’une emprise archaïque (Mijolla Mellor). Le crime est un acte de « survivance » (Altounian) dans ce génocide de soi-même « l’acharnement meurtrier des adolescents est directement proportionnel avec la qualité de l’apaisement. »[10]. L’acte évite l’éclatement psychique. Mais cet apaisement factice, précaire, n’est qu’illusoire et incite possiblement à la réitération. Il est donc indispensable d’apporter une réponse judiciaire, éducative, et psychique pour entraver la récidive.
En effet, l’adolescent violent met en scène ce qui lui échappe, il est en attente de représentation, de symbolisation. Nous pouvons interpréter cet acte comme une demande inconsciente. Il faut penser et proposer des stratégies institutionnelles intracarcérales et postpénales. On peut constater que le moment du procès peut avoir une valeur d’historisation (des faits, des actes, d’une anamnèse), inscrire ainsi une continuité d’existence souvent altérée. Le prononcé de la peine apparaît comme l’amorce d’une conscientisation, d’un début d’élaboration et donc une ébauche thérapeutique qu’il faudra continuer au sein même de l’institution. La prison peut être un lieu de contenance par les limites imposées, le rappel aux interdits, à la loi, un lieu de contenance par les liens créés (rencontre avec un soignant, un éducateur, un psychologue). Contenir pour pouvoir enfin penser son histoire, mettre des mots, différencier émotions et sensations corporels, sans crainte des débordements pulsionnels. Evidemment l’important est de privilégier et développer une politique de prévention en intégrant divers acteurs : la famille, l’école, la justice, la santé, la société…
Pour finir, un axe important est la réflexion de l’auteur sur la violence dans le monde, il passe d’une clinique individuelle, familiale, groupale à celle du collectif : guerres, terrorisme, crimes génocidaires ou d’épuration ethnique, les systèmes d’emprise collective, trafic d’humains, d’organes, prostitution infantile, criminalité organisée, barbarie, déplacements de population, exil forcé… Il s’attarde sur l’enfance mise à mal dans le monde via l’exploitation sexuelle, les enfants soldats et chez nous le mariage forcé, l’autorité des grands frères…Il faudrait, selon lui, développer la recherche fondamentale sur l’entrelacement entre l’histoire collective et ses facteurs politiques, contextuels avec l’histoire individuel du sujet. En effet, comment pouvons-nous supposer que nous ne sommes pas impactés psychologiquement par les conflictualités, les horreurs assénées du monde contemporain ? Comment penser que nous ne sommes pas traversés par la souffrance de nos ancêtres eux-mêmes pris sous le joug d’une folie meurtrière ?
Sous couvert d’idéologie, de culture, de religion, de politique, l’oppresseur impose sa domination, son emprise, sa volonté de toute puissance à une tribu, un peuple, un pays. Philippe Bessoles met en exergue la pratique de la torture avec cette intention d’aliéner la victime en attaquant autant son enveloppe physique (viol, supplices divers…) que psychique (imposer une culture, la langue des vainqueurs, humiliation, dévalorisation, menace permanente…) jusqu’à la déshumanisation. Ne plus nommer par un nom, un prénom mais avilir l’autre en le réduisant à un statut de sous homme « au rang de vermine, de cloporte, de poux, de parasite, de rat »[11], animaux nuisibles qu’il faut exterminer si possible jusqu’aux derniers - Jouir d’assujettir - Volonté de saturer le corps et la mémoire de terreur, d’effroi jusqu’à atteindre le sujet au cœur de son identité : « L’extrémisme de la criminalité extrême s’accompagne toujours d’une volonté de dépersonnalisation (…) la clinique qui en découle est celle de la dépersonnalisation au sens psychiatrique de la psychose.»[12] L’auteur propose le concept de psychose traumatique sans que structurellement la personne soit psychotique. Peu importe de savoir si le concept est totalement recevable mais il démontre combien notre clinique doit continuellement s’adapter et s’inventer. Face à cette criminalité mondialisée, l’auteur propose d’associer la clinique expertale au partenariat international tant pour intégrer les variables culturelles au sein même du processus d’évaluation psychopathologique que d’engager une harmonisation juridique des différentes législations.
Grâce à ce livre Sciences criminelles cliniques, on saisit l’importance des apports pluridisciplinaires pour mieux penser le crime afin de le contrer. C’est aussi un rappel de l’importance de la création d’une science expertale digne de ses missions et qui doit quand cela est nécessaire tenir compte des atrocités de l’Histoire sur nos psychés. Cet ouvrage est aussi une traversée avec la pensée de Freud, Ferenczi, Winnicott, Bion, Aulagnier, Racamier, Balier, Green, Ciavaldini et bien d’autres, autant dire qu’il encourage à de multiples relectures.
Sommaire :
- Introduction générale aux sciences criminelles cliniques
- Contexte sociohistorique de la recherche en sciences criminelles cliniques
- Criminologie clinique sexuelle
- Criminalité extrême individuelle, groupale et sociétale
- Criminalité génocidaire, d’éradication et de purification ethnique
- Sciences criminelles cliniques expertales
- Agirs criminels
- Négatif du crime : fausses allégations, mensonges et calomnies
- La récidive criminelle
- Les sciences criminelles cliniques et la géopolitique
- Paradigme théorique psychodynamique en sciences criminelles cliniques
- La criminalité adolescente
- Conclusion
